Pourquoi envoyer des pédiatres en communes isolées ?

Vous avez réalisé une étude sur les pathologieschroniques des enfants suivis dans les Centres délocalisés de prévention et desoins (CDPS) de Guyane. Comment est née cette étude ?
Le Dr Elise Martin a lancé les consultations depédiatrie dans les CDPS de Guyane, en 2011. Elle avait rédigé sa thèse sur lamortalité des enfants en Guyane, mais ses travaux n’avaient jamais été publiés.Quand, à mon tour, j’ai exercé comme pédiatre dans les CDPS, nous nous sommes dit qu’il faudrait exploiter toutes ces données et écrire, notamment sur l’activité des centres de santé. Nous disposions d’une base de données exceptionnelle, parce que nous l’avions constituée nous-mêmes, de manièreexhaustive, au fur et à mesure de notre activité. Nous avions donc des données concernant tous nos patients, sur de nombreuses années, depuis le début de l’activité. J’ai encadré une interne de médecine générale, le Dr Laure Jouan,qui a réalisé sa thèse sur le sujet et en a présenté les résultats aux Journées des soignants 2021. Puis j’en ai écrit un article.
Les résultats correspondent-ils à ce que vous observiez dans votre pratique quotidienne ?
Oui, il n’y a pas de surprise. L’objectif était surtout de dresser un état des lieux d’une activité sur laquelle il n’existait pratiquement aucune donnée. C’est souvent ce qui manque en Guyane : des états des lieux permettant de savoir précisément ce qui existe et quelle est l’ampleur des besoins.
Dans quel but ?
L’idée était de montrer et expliquer, notamment pour de futurs recrutements de professionnels de santé, quelle peut être l’activité pédiatrique dans les communes isolées. Dire simplement à quelqu’un : « Vous allez travailler dans les centres de santé une semaine sur deux et faire du suivi d’enfants atteints de pathologies chroniques », ce n’est pas très concret. Cela ne permet pas vraiment de se représenter ce que cela signifie en termes d’activité. L’étude permet justement de mettre des chiffres et des données derrière cette activité.
Y a-t-il un intérêt à prendre en charge ces enfants directement dans les centres de santé plutôt que de les faire venir à Cayenne ?
Oui. Faire venir les enfants à Cayenne était extrêmement compliqué. Pour certaines familles, c’est vraiment très difficile. Finalement, déplacer le professionnel de santé vers les patients peut être beaucoup plus pertinent que de demander aux patients de se déplacer. Dans certains cas, la prise en charge se passe même mieux comme ça. Cela pourrait d’ailleurs avoir un intérêt dans d’autres spécialités.


Quelles sont les pathologies les plus fréquentes ?
En reprenant les dossiers des 1458 enfants qu’elle a suivis, avec sa consœur le Dr Elise Martin, dans les communes isolées entre 2011 et 2019, le Dr Fanny Henaff a pu dresser un état des lieux précis des pathologies chroniques les plus fréquentes, dans l’American Journal ofTropical Medicine and Hygiene.
- En première place arrive la cardiologie (14,8 % soit 216 enfants) des patients et en particulier les souffles au cœur ;
- Vient ensuite l’infectiologie (10,3 %, 161enfants) avec le VIH (y compris la prévention de la transmission materno-fœtale), le paludisme, la toxoplasmose ;
- Puis les retards de développement (9,2 %, 150enfants) ;
- La prise en charge des enfants prématurés (7,6%, 127 enfants) ;
- Les maladies génétiques (6,7 %, 109 enfants) dont la drépanocytose.
Le Dr Henaff constate qu’il a été possible de suivre ses enfants dans leur commune, sans qu’il soit nécessaire de les transférer sur lelittoral. Les principales difficultés relevaient finalement de causes externes à la situation du patient. Le développement de la télémédecine contribuera lui aussi à cette amélioration de la qualité de vie.

Et aujourd’hui ?
Depuis 2019, le CHU de Guyane a augmenté nombre de missions de pédiatrie en communes, grâce au recrutement de trois médecins à mi-temps. De24 missions en 2021, ils sont passés à 40 en 2024 et 47 en 2025, ce qui va dans le sens des conclusions du Dr Fanny Henaff.
Ils se rendent :
- Une fois par mois dans chacun des hôpitaux deproximité de Maripasoula, Saint-Georges et Grand-Santi, qui a été ajouté à laliste ;
- Deux mois sur trois à Camopi et Papaïchton ;
- Un mois sur trois à Trois-Sauts, Taluen etAntecume Pata ;
- Deux fois par an à Trois Palétuviers.
Les consultations de pédiatrie à Régina sont assurées par lamédecin du CDPS de Cacao, qui réalise également des consultations spécifiquessur les troubles du neurodéveloppement.
Le Dr Chloé Pansart, pédiatre du pôle CDPS CDPS et hôpitauxde proximité, constate que les pathologies pour lesquelles les enfants sontsuivies restent les mêmes : cardiologie, infectiologie, retards de développement dus notamment à la prématurité ou à une maladie génétique.
Depuis l’an dernier, d’autres spécialistes du CHU de Guyaneconsultent aussi les enfants dans les communes isolées :
- Les chirurgiens pédiatriques s’y rendent plusieurs fois dans l’année pour du suivi post-opératoire ;
- Le Dr Mody Diop, généticien, s’est rendu àSaint-Georges et bientôt à Maripasoula pour du suivi pédiatrique, avec l’objectif de pérenniser ces missions ;
- Des infirmiers du centre intégré de la drépanocytose se sont rendus une première fois à Maripasoula cette année pour proposer des séances d’éducation thérapeutique du patient (ETP) aux enfants et aux adultes ;
- Les ophtalmologistes réalisent une mission paran à partir d’une liste transmise par les pédiatres. Après Grand-Santi en 2024,Taluen et Antecume Pata l’an dernier, ils vont se rendre prochainement àCamopi ;
- Cette année, une première mission de cardiopédiatrie est organisée à Grand-Santi les 28 et 29 septembre, avec des spécialistes de Martinique ainsi que des sites hospitaliers de Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni.
Le Dr Pansart rejoint lesconclusions du Dr Henaff : « Faire venir les patients à Cayenne est très compliqué pour tout le monde. A Grand-Santi par exemple, 59 enfants doivent être vus lors de la mission de cardiopédiatrie. Si l’expérience est concluante, elle sera renouvelée. Faire venir les professionnels sur site est toujours bénéfique. »

Les Recherches du CHU :
Pionniers de l'Innovation en Santé
La Guyane est un territoire aux enjeux épidémiologiques spécifiques. Le CHU est un centre actif de recherche, en particulier dans les domaines des maladies infectieuses, de la santé publique et de l’environnement tropical. Nous soutenons une dynamique de recherche partenariale, favorisant l’innovation, l’analyse des déterminants sociaux de la santé et l’amélioration continue des pratiques de soin.












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