Recherche en cancérologie : le CHU de Guyane prêt à se lancer !

En mai 2025, des experts missionnés par le GIRCI SOHO sont venus sur le territoire pour évaluer les possibilités de développer la recherche clinique en cancérologie au CHU de Guyane. Ils recommandaient de « commencer par des choses simples et utiles » au territoire et à la population. Ils ont souligné les forces : un registre des cancers « bien structuré », la présence d’un centre de ressources biologiques qui stocke les tumeurs, de nombreuses spécialités, des spécificités en matière de cancer, le soutien apporté par le Département Recherche Innovation Santé Publique (DRISP) et la dynamique enclenchée par la création du CHU de Guyane.
A travers une série d’articles, la Lettre Recherche vous présente les travaux débutés, les premiers résultats obtenus et les projets d’études cliniques : dépistage du cancer de la prostate sur le Maroni, survie des patients atteints d’un cancer primitif du foie, inclusion de patients dans des projets de recherche financés par l’Institut national du cancer (INCa). Tous ces résultats contribueront à améliorer la prise en charge des personnes touchées par le cancer en Guyane.

Bientôt de premiers essais cliniques
Comment adapter les doses de chimiothérapie en fonction du résultat de prise de sang des patients souffrant d’un cancer digestif ? Comment réduire la chimiothérapie de jeunes femmes atteintes de cancer du sein sans détériorer leur état de santé tout en améliorant leur qualité de vie ? Faut-il établir le profil génétique et immunologique de la tumeur, chez des patients ayant une tumeur avancée afin d’adapter leur traitement ? Pour répondre à ses questions, le CHU de Guyane s’apprête à participer à ses premiers essais cliniques en cancérologie, avec d’autres établissements de santé partout en France. Tous ces essais sont académiques, c’est-à-dire pilotés par une institution publique ou à but non lucratif.
« Pour de premiers essais, il s’agit de choses très pratico-pratique », souligne le Dr Caroline Pétorin, cheffe de service d’oncologie. Le premier consiste à adapter les doses d’un médicament – le fluorouracile (5-FU), en fonction des résultats d’une prise de sang(dosage de l’uracilémie). « Quand l'uracilémie est normale, tout va bien ; quand elle ne l'est pas, personne ne sait trop quoi faire, regrette le Dr Pétorin. Certains réduisent la dose de 50 %, d'autres non. Il n'y a aucun consensus. C'est très embêtant pour les cliniciens. » Cet essai répond donc à une question concrète sans être compliqué : il ne s'agit pas d'un nouveau médicament, mais d'une adaptation des doses en fonction d'un résultat de prise de sang.
Le second essai auquel souhaite participer le CHU de Guyane s’appelle Profiler. L’objectif est « d’établir le profil génétique et immunologique de la tumeur, chez des patients ayant une tumeur avancée, après obtention de leur consentement », explique le Centre Léon-Bérard (CLB), qui finance cet essai. Après l’analyse d’un échantillon de la tumeur et une prise de sang, un traitement adapté pourra être proposé au patient par son médecin oncologue, en fonction des anomalies identifiées dans sa tumeur.
Le CHU de Guyane a également été présélectionné pour participer à un troisième essai clinique : OPTIMA-YOUNG. Il concerne cette fois-ci certaines jeunes femmes présentant un cancer du sein à haut risque. Mené dans quinze pays à travers le monde, il vise à établir et mettre en oeuvre un nouveau standard de prise en charge. Plus de 1 600 patientes y participent. L’objectif est d’approcher les 5 000. Le Dr Pétorin se réjouit de la perspective de participer à des essais cliniques. « Cela montre qu'on se développe. Nous en sommes au tout début. Le but serait de pouvoir ouvrir d'autres essais, inclure davantage de patients, et avoir de premiers résultats. »

Plusieurs travaux autour de la cancérologie
Hormis les études cliniques, plusieurs projets de recherche en cancérologie sont en cours, au CHU de Guyane. Le Dr Alolia Aboïkoni, cheffe de service d’hépato-gastroentérologie sur le site hospitalier de Cayenne, prépare une thèse sur les maladies hépatiques liées à la drépanocytose. Elle comporte un volet sur les cancers. Qiannan Wang, coordinatrice d’étude au Registre des cancers, travaille également sur sa thèse d’université. Gaëlle Saintomer, infirmière en pratique avancée, a lancé l’étude Arcane (Approche des représentations du cancer) sur la représentation du cancer dans les différentes cultures de Guyane. Le Dr Patrick Ngoy, pharmacien hospitalier au CHU de Guyane – site de Saint- Laurent-du-Maroni, s’intéresse aux cancers HPV-induits, en collaboration avec le service de maladies infectieuses.
Au mois de juin, la Lettre Recherche vous a présenté le projet Propre, mené par le service d’urologie du site hospitalier de Kourou. Sélectionné par le Girci Soho, lors de son appel à projets interrégional thématique (Apithem), il vise à proposer de l’information sur le cancer de la prostate et son dépistage sur le Maroni. Enfin, l’équipe kouroucienne étudie également les cancers urologiques et a publié, en début d’année, fin 2025, un article sur le cancer du pénis en Guyane.

Comment le Registre des cancers permet de mieux connaître les particularités du territoire
Le Registre des cancers de Guyane (RCan Guyane), rattaché au Département Recherche, Innovation et Santé Publique du CHU de Guyane, assure une mission essentielle de surveillance épidémiologique. Il recueille, analyse et valorise les données relatives aux nouveaux cas de cancer diagnostiqués chez les personnes résidant en Guyane. Ces informations permettent de mieux connaître les particularités épidémiologiques du territoire et d’orienter les actions de prévention et de dépistage en fonction des besoins de la population.
Le registre s’appuie sur plusieurs sources complémentaires : données hospitalières provenant des établissements de santé publics et privés, comptes rendus anatomopathologiques, opératoires et endoscopiques et de réunions de concertation pluridisciplinaire, examens d’imagerie médicale et données des départements d’information médicale. Le croisement de ces différentes sources, l’identification des cas et l’élimination des doublons sont indispensables pour garantir l’exhaustivité et la qualité des données (Pr Kinan Drak Alsibai, directeur médical du registre, RCan Guyane).
Deux articles récents ont été publiés à partir des données du Registre des cancers : l’un sur le cancer colorectal, l’autre sur les cancers primitifs du foie. En 2025, le registre a contribué à deux thèses de médecine portant respectivement sur le circuit accéléré de dépistage du cancer du col de l’utérus dans les communes isolées, et les liens entre l’infection à Helicobacter pylori, les lésions précancéreuses et le cancer gastrique.
Le registre participe également à des collaborations nationales et internationales, notamment à des études nationales en cours sur le cancer du sein et de l’ovaire et au programme CONCORD. Le Registre de Guyane a participé à l’étude internationale CONCORD-4, consacrée à la surveillance mondiale de la survie après un cancer pédiatrique. « La contribution du RCan Guyane à ce vaste programme international permet d’intégrer les données guyanaises aux comparaisons mondiales et de mieux évaluer les progrès accomplis au regard de l’objectif fixé par l’Organisation mondiale de la santé : atteindre au moins 60 % de survie à cinq ans pour l’ensemble des cancers de l’enfant d’ici 2030 », se réjouit le Pr Kinan Drak Alsibai, directeur médical du registre, qui y a participé avec le Pr Mathieu Nacher.
Pour 2026, les priorités sont de poursuivre la saisie des données des patients atteints d’un cancer, d’améliorer encore la qualité et l’exhaustivité des données, de renforcer les collaborations avec les différents établissements de santé du territoire et de développer de nouvelles études épidémiologiques.
« L’activité du Registre des cancers de Guyane repose sur la mobilisation de nombreux professionnels du CHU et de ses partenaires, souligne le Pr Drak Alsibai. La qualité et l’exhaustivité des informations sont essentielles pour mieux comprendre l’épidémiologie des cancers en Guyane et transformer les données recueillies en actions concrètes de prévention, et d’amélioration des parcours de soins. »

Cancer colorectal, cancer du foie et cancers pédiatriques : la situation en Guyane mieux connue
Les données du registre ont permis la réalisation d’une étude consacrée à l’épidémiologie du cancer colorectal en Guyane entre 2003 et 2017, publiée le 24 mars 2026 dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de Santé publique France par Sarah Bailly, épidémiologiste du registre. Au total, 464 cancers colorectaux ont été enregistrés au cours de cette période de quinze ans. L’étude montre une incidence globalement plus élevée chez les hommes que chez les femmes. Elle met également en évidence des évolutions différentes selon le sexe : le taux d’incidence standardisé a diminué chez les femmes, tandis qu’il a augmenté chez les hommes. Une tendance à la hausse a par ailleurs été observée chez les personnes âgées de 40 à 49 ans, particulièrement chez les hommes.
Les données du registre ont également permis de conduire une étude sur la survie des patients atteints d’un cancer primitif du foie en Guyane. Qiannan Wang, coordinatrice du Registre des cancers en a présenté les résultats lors du 50ᵉ congrès scientifique du GRELL (Group for Cancer Epidemiology and Registration in Latin Language Countries), organisé à Dijon en mai 2026. Cette étude a porté sur 94 patients diagnostiqués entre 2003 et 2018. La durée médiane de survie était de 18,3 mois et la survie globale à cinq ans de seulement 9,6 %. Les patients résidant dans les communes isolées présentaient les résultats les plus défavorables, sans survivant à cinq ans dans l’échantillon étudié. Ce résultat doit néanmoins être interprété avec prudence en raison des faibles effectifs concernés.
Enfin, le Registre des cancers de Guyane a contribué à l’étude internationale CONCORD-4 Publiée en 2026 dans la revue The Lancet, cette étude a analysé les données individuelles de 613 021 enfants âgés de 0 à 14 ans, diagnostiqués entre 1990 et 2019, issues de 307 registres de cancers répartis dans 68 pays et territoires. Elle montre une amélioration globale de la survie à cinq ans, mais souligne la persistance d’importantes inégalités entre les territoires.

« Le GIRCI nous soutient beaucoup »
La recherche clinique en cancérologie en est encore à ses balbutiements au CHU de Guyane. Jamais un patient de nos trois sites hospitaliers n’a été inclus dans un essai clinique. Une seule médecin, le Dr Caroline Pétorin, cheffe de service d’oncologie, a déjà réalisé des inclusions, dans les précédents établissements où elle a exercé. Pourtant, les essais cliniques jouent un rôle essentiel dans l’accès aux traitements les plus innovants. Ils permettent notamment aux patients de bénéficier, dans un cadre médical strictement encadré, de nouvelles stratégies thérapeutiques. Comme ailleurs en France et dans le monde, les patients de Guyane pourraient bientôt en bénéficier.
Le CHU de Guyane bénéficie pour cela du soutien de l’Institut national du cancer (INCa) et du GIRCI SOHO. Ce dernier pilote l’octroi du financement des techniciens d’études cliniques (TEC) de soutien à l'investigation, répartis sur tout le territoire. Ce sont eux qui permettront vraiment que des patients soient inclus par des médecins dans les essais cliniques : ils identifient ceux susceptibles de participer à un essai, vérifient leur éligibilité, organisent leur inclusion et assurent leur suivi.
« Le dispositif vise ainsi à favoriser les inclusions dans tous les types d'établissements de santé et à réduire les inégalités géographiques d’accès aux essais cliniques », souligne le Dr Christine Lassalle, médecin déléguée du GIRCI SOHO. Depuis son intégration dans le GIRCI SOHO fin 2022, la Guyane bénéficie d’un financement pour du temps TEC EMRC (équipe mobile de recherche en cancérologie), au même titre que les autres départements d’Outre-mer. Du fait de la structuration récente de l’oncologie au sein du CHU, ces sommes ont été sanctuarisées, ce qui est exceptionnel. C’est donc à partir de cette année que des personnels commencent à être déployés sur les trois sites hospitaliers du CHU.Le bilan dressé par le GIRCI SOHO « confirme l’importance de ce dispositif, permettant à des structures de taille hétérogène d’offrir aux patients une égalité des chances sur le territoire pour participer à la recherche en cancérologie », souligne le Dr Lassalle.
L’INCa, pour sa part, a créé un dispositif spécifique de soutien aux établissements ultramarins. L'objectif est de financer l’ouverture de centres investigateurs dans les DOM, associés à des études cliniques académiques en cours dans l’Hexagone, afin de garantir l’accès à l’innovation et à la recherche pour tous les patients français. Avec succès : depuis 2022, 58 patients pris en charge Outre-mer ont pu être inclus, principalement à La Réunion et en Martinique. « En finançant l’ouverture de centres investigateurs dans les DOM, l’INCa permet que les patients des DOM aient les mêmes chances d’accès aux innovations thérapeutiques », se réjouit Estelle Thomas, cheffe de projets promotion au Département Recherche Innovation Santé Publique (DRISP) du CHU de Guyane. Le Dr Lassalle abonde : « Malgré les challenges propres aux territoires ultramarins dont certains difficiles à résoudre, les patients en Outre-mer ont pu accéder à des essais et des liens se sont créés entre les investigateurs des Drom et les promoteurs de l’Hexagone, propices à de futures collaborations. Pour cette 3e édition, les établissements ultramarins pourront à nouveau compter sur des partenariats avec des promoteurs de l’Hexagone et sur l’accompagnement du GIRCI SOHO. »
« Nous commencerons par des protocoles assez simples poursuit-elle : réduction de doses, utilisation de l’immunothérapie. L’objectif n’est pas d’inclure dix patients par an, mais déjà quelques-uns. Le réseau de l’INCa nous permet d’avoir accès à des listes de projets financés par des promoteurs tels
l’Institut Gustave-Roussy, l’Institut Curie ou Unicancer. Le GIRCI SOHO nous a beaucoup soutenus, en finançant par exemple le déplacement de professionnels du CHU de Guyane à des congrès, ainsi que des immersions dans d’autres établissements du GIRCI SOHO. » Tout cela pour améliorer la prise en charge des patients souffrant de cancer sur le territoire.

La Guyane accueille Oncotom du 18 au 21 novembre
Oncotom est le congrès de cancérologie consacré aux Outre-mer. La Guyane l’accueillera pour la seconde fois, du 18 au 21 novembre, à Cayenne. Pendant quatre jours, spécialistes, chercheurs et professionnels de santé se réuniront pour partager leurs expériences, leurs travaux et les avancées en cancérologie dans les territoires ultramarins. Une quinzaine de professionnels du CHU de Guyane présenteront des communications orales.
À travers des sessions scientifiques, des échanges pluridisciplinaires et des retours d’expérience, le congrès abordera les enjeux majeurs de la prévention, du dépistage, de la recherche et de l’organisation des soins face au cancer. Cette treizième édition sera « un temps fort de réflexion collective et de collaboration, au service d’une meilleure prise en charge des patients et d’une coopération renforcée entre les territoires ».
Consulter le programme. https://www.oncotomguyane.com/programme
S’inscrire. https://www.oncotomguyane.com/s-inscrire

Les Recherches du CHU :
Pionniers de l'Innovation en Santé
La Guyane est un territoire aux enjeux épidémiologiques spécifiques. Le CHU est un centre actif de recherche, en particulier dans les domaines des maladies infectieuses, de la santé publique et de l’environnement tropical. Nous soutenons une dynamique de recherche partenariale, favorisant l’innovation, l’analyse des déterminants sociaux de la santé et l’amélioration continue des pratiques de soin.












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