De nouvelles pistes pour la transmission de la lèpre

Publié le 30 mars 2023,
Le Dr Roxane Schaub s’intéresse à la manière dont des animaux, en particulier les tatous, peuvent transmettre la lèpre aux humains. Plusieurs hypothèses existent. On sait toutefois que 95 % de la population est protégée et que la cuisson longue de la viande tue la bactérie. Sous les traits du dessinateur Donovan Siesa, elle nous en dit plus.
Ces dernières années, vous avez peut-être remarqué des affiches demandant de signaler les tatous morts que vous rencontriez. Au bout du téléphone répondait le Dr Roxane Schaub*. Elle mène l’étude EPI-LEPR, dont l’objectif est de mieux comprendre la transmission zoonotique (de l’animal à l’homme) de la lèpre en Guyane. Le 19 décembre 2022, elle a soutenu, avec succès, sa thèse d’Université rapportant les travaux issus de son étude.
On attrape la lèpre par le contact prolongé avec une personne malade, mais d’autres modes de transmission ont été envisagés. Jusqu’en 2011, la transmission de la lèpre de l’animal à l’homme était peu voire pas du tout évoquée. Cette année-là, une équipe a démontré la transmission de l’animal à l’homme aux Etats-Unis, plus précisément du tatou à l’homme. Déterminer l’origine de la contamination est particulièrement difficile avec la lèpre. Entre le moment où l’on est contaminé par la bactérie et le moment où l’on tombe malade, il peut se passer de deux …à vingt ans voire plus. Dans ces conditions, il est très difficile de savoir comment et quand un patient s’est retrouvé en contact avec la bactérie. En outre, celle-ci ne se laisse pas étudier facilement puisqu’on n’arrive pas à la cultiver en laboratoire.
*(CIC 1424 Inserm, département de recherche, innovation, santé publique, CHC).
Tous les patients diagnostiqués depuis 2006 sollicités
On estime qu’environ 95 % de la population est naturellement protégée contre la lèpre, « et d’autant plus si on est vacciné contre la tuberculose », précise le Dr Schaub. Soixante-cinq nouveaux cas ont toutefois été détectés entre 2015 et 2021 en Guyane.
La première partie de son étude s’intéressait aux patients. Les chercheurs ont essayé de contacter tous ceux qui ont été diagnostiqués en Guyane depuis 2006. Il leur était d’abord demandé – c’est une obligation légale – s’ils acceptaient que des travaux soient menés sur leurs biopsies, des échantillons de peau qui ont été prélevés pour le diagnostic. S’agissant de la lèpre, elles doivent être conservées pendant trente ans. Le but était d’extraire l’ADN de la bactérie. « On espère ainsi montrer d’où viennent les bactéries que l’on retrouve chez l’humain : Avons-nous des souches guyanaises ? Est-ce qu’elles viennent du Brésil ? Peut-être trouvera-t-on des souches asiatiques. La finalité est de faire le lien avec les souches retrouvées chez l’animal. » C’est la meilleure méthode pour essayer de savoir comment le patient a été contaminé.
Les patients devaient aussi répondre à un questionnaire. Le Dr Schaub les interrogeaient sur leurs conditions de vie, les lieux où ils ont vécu. La pauvreté augmente le risque d’attraper la lèpre. Chaque année, entre 27 000 et 29 000 cas de lèpre sont diagnostiqués dans les Amériques, presque tous (90 %) au Brésil, où il existe des foyers importants. Les patients étaient interrogés sur « leurs contacts avec les animaux sauvages : la chasse, le dépeçage, la préparation de la viande. On leur posait aussi des questions sur leur consommation de viande de bois, et sur les cas de griffure ou de morsure par des animaux sauvages, sans distinguer spécialement le tatou. » Enfin, ils étaient interrogés sur le travail de la terre, dans laquelle on retrouve aussi la bactérie. Une autre hypothèse est en effet que l’animal puisse transmettre les bactéries indirectement à l’homme, en contaminant le sol. Des échantillons ont donc été prélevés dans des terriers de tatous, mais aussi à l’ancienne léproserie de l’Acarouany (Mana), qui a accueilli des lépreux pendant de nombreuses années.
Enfin, l’étude EPI-LEPR s’est intéressée aux animaux. C’est la raison pour laquelle le Dr Schaub a collecté des tatous morts pendant six ans. « Nous avons récupéré 170 spécimens de trois des quatre espèces présentes en Guyane », liste-t-elle. L’analyse des échantillons a révélé qu’environ un tatou sur quatre est infecté par la lèpre en Guyane, partout sur le territoire. Pour l’instant, on ne sait pas dans quelles circonstances la transmission de la lèpre peut se faire de l’un à l’autre. S’agissant du fait de manger du tatou, le risque est probablement nul puisqu’une cuisson longue détruit les bactéries. Enfin, il ne faut pas oublier qu’environ 95 % de la population est naturellement protégée contre la lèpre. Aujourd’hui, le Dr Roxane Schaub poursuit ses travaux sur ce sujet.
Etude financée par les fonds européens pour le développement régional (Feder), n° SYNERGIE GY0012083, et le projet MicroBiome accordé par le laboratoire d’excellence CEBA « Investissement d’avenir », géré par l’Agence nationale de la recherche, (Ref.ANR-10-Labex-25-01).
En Guyane, le nombre de cas de lèpre est stable depuis dix ans
Depuis 2021, les dermatologues de l’hôpital de Cayenne ont nettement augmenté le nombre de leurs missions en communes. Jusque-là, ses équipes se rendaient une fois par mois à Saint-Laurent du Maroni et une fois tous les trois mois à Maripasoula et Saint-Georges. En 2020, l’épidémie de Covid-19 a fait encore ralentir ce rythme. Mais depuis, les consultations s’accélèrent : l’équipe de dermatologie se rend désormais aussi à Javouhey et Awala-Yalimapo, Grand-Santi, Taluen, Camopi et Trois-Sauts, ainsi que Ouanary et Trois Palétuviers, en aval de Saint-Georges. Elle y passe entre deux et sept jours à chaque fois.
Le nombre de nouveaux cas de lèpre, également appelée « Maladie de Hansen » n’a pas augmenté pour autant. Depuis 2014, ils en découvrent entre 3 et 14 par an. Ce nombre avait commencé à baisser en 2000, avant d’augmenter de 2007 à 2014. La Guyane comptait alors plus d’un cas pour 10 000 habitants ce qui, aux yeux de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), signifie un « problème de santé publique significatif », explique le Dr Romain Blaizot, médecin du service de dermatologie. Depuis 2014, le nombre de nouveau cas par an est stable mais reste sous la barre d’un cas pour 10 000 habitants. L’an dernier, dix nouveaux cas ont été diagnostiqués en Guyane ; depuis le début de l’année, trois ou quatre. Actuellement, vingt-cinq patients sont suivis et pris en charge par le service de dermatologie de l’hôpital de Cayenne.
En 2022, neuf patients ont également subi une rechute : c’est-à-dire qu’après avoir reçu le traitement recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (6 à 12 mois d’antibiotique), ils ont à nouveau été malades. « Il s’agit soit de patients qui ont arrêté leur traitement et qui ont dû le recommencer, soit d’un échec du traitement, ce qui arrive aussi ailleurs qu’en Guyane. Nous avons fait faire des tests de résistance en laboratoire, pour savoir si le bacille responsable de la lèpre résistait aux antibiotiques, mais nous ne l’avons jamais observé en Guyane. Il peut donc s’agir de durées de traitement qui n’ont pas été assez longue », détaille le Dr Romain Blaizot.
Les orpailleurs clandestins brésiliens sont les plus touchés. Ces cas sont directement liés à l’activité d’orpaillage clandestin, mais il n’est pas possible de savoir si ces personnes ont été contaminées en Guyane ou au Brésil. Plusieurs indices font supposer que la lèpre circule en Guyane... Des dépistages et des traitements sont systématiquement proposés aux proches des personnes touchées par la lèpre. Il est très rare qu’un nouveau cas soit alors découvert dans l’entourage.

Les Recherches du CHU :
Pionniers de l'Innovation en Santé
La Guyane est un territoire aux enjeux épidémiologiques spécifiques. Le CHU est un centre actif de recherche, en particulier dans les domaines des maladies infectieuses, de la santé publique et de l’environnement tropical. Nous soutenons une dynamique de recherche partenariale, favorisant l’innovation, l’analyse des déterminants sociaux de la santé et l’amélioration continue des pratiques de soin.












