L’approche One Health en recherche, incontournable en Guyane

Né dans les années 2010, le concept de One Health – une seule santé – est basé sur une approche de la santé humaine, de la santé animale et de la santé environnementale comme un tout, où l’une influence l’autre et inversement, et où l’un des trois volets ne peut être compris sans s’intéresser aux deux autres. Ces volets humains, animaux, et environnementaux de la santé peuvent être étudiés tant à l’échelle locale qu’à l’échelle planétaire.
L'approche One Health part du constat qu’environ 60 % des maladies humaines infectieuses ont une origine animale et que l’émergence ou la réémergence de ces maladies est souvent favorisée par des déséquilibres écologiques. « Cette approche est encore plus pertinente en Guyane où il y a beaucoup de maladies infectieuses, de zoonoses et de maladies qui sont liées à l'environnement amazonien, souligne le Pr Blaizot, chef de service de dermatologie au CHU de Guyane – site de Cayenne. Il existe également une approche qualitative en One Health, qui est transculturelle : toutes les populations du territoire n'ont pas la même interaction avec le milieu amazonien. »
Le Dr Roxane Schaub, chercheuse au centre d’investigation clinique, dresse un constat similaire : « En Guyane, nous intégrons le One Health souvent à partir des zoonoses. Mais cette approche ne s'arrête pas là. Il y a souvent une implication des sciences humaines comme l'ethnologie ou de l'anthropologie : Qu’est-ce que les gens consomment ? Quel est leur mode de vie ? L'approche One Health, c'est aussi travailler en transdisciplinarité : voir les techniques et la façon dont se construit la pensée scientifique dans d'autres domaines. En travaillant avec Benoît de Thoisy, vétérinaire à l'Institut Pasteur de Guyane, je constate que nous avons des façons de réfléchir très différentes. Il ne s'agit pas juste de transposer une problématique de l'animal à l'humain ou de l'humain à l'animal. L'approche One Health rend humble et implique des collaborations inter et transdisciplinaires. »

Bientôt une étude sur la leptospirose
« La leptospirose est une maladie bactérienne présente dans le monde entier, rappelle l’Institut Pasteur. Cette maladie est transmise de l’animal à l’être humain via les urines. Les principaux réservoirs animaux sont les rats mais tous les mammifères peuvent être porteurs de la bactérie. Chez l’être humain, la maladie est souvent bénigne. Elle peut toutefois conduire à une insuffisance rénale, et devient mortelle dans 5 à 20% des cas. »
Le Dr Paul Le Turnier, infectiologue au CHU de Guyane, rédige sa thèse d’université sur le sujet. « La leptospirose se prête bien à la recherche One Health, estime-t-il. En effet il demeure des questions sur :
- Le réservoir principal de la bactérie et les autres réservoirs ;
- L'environnement qui favorise sa dissémination : terre, eau, climat ;
- Les facteurs humains qui font que l'on va s'exposer à travers ses conditions de vie ou ses activités. »
Or il est très rare que les trois aspects soient étudiés en même temps : c’est le cas dans seulement 1% des articles publiés sur cette maladie, selon Claude Flamand, chercheur à l'Institut Pasteur, qui a réalisé une méta-analyse sur le sujet.
Pourtant, « il est intéressant d'étudier les trois aspects en même temps car ils vont être spécifiques en un lieu donné, argumente le Dr Le Turnier. Le poids relatif des facteurs humains, des rongeurs ou des conditions climatiques varient selon les territoires. Par exemple, est-ce qu'une plus forte prévalence des cas chez des animaux se traduit par une augmentation des cas chez des humains ? Les rats jouent un rôle, mais peut-être moins que de l'eau qui rentre dans un domicile lors d'inondations ou le fait de marcher pieds nus dans la boue. Il est intéressant d'étudier tous ces aspects à l'échelle locale. » C'est pourquoi, dès début 2026, il compte interroger sur le sujet les personnes consultant aux urgences du CHU de Guyane.

Lèpre : que se passe-t-il au fond des terriers de tatous ?
« La lèpre est une maladie chronique d’origine bactérienne, rappelle l’Institut Pasteur. Malgré l’existence d’un traitement efficace, des milliers de nouveaux cas sont recensés chaque année. Elle reste un problème de santé public majeur pour plusieurs pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine. » En Guyane, on compte 3 à 14 nouveaux cas par an. Elle se transmet généralement par le contact prolongé avec une personne malade, et il était assumé que le réservoir de la bactérie était strictement humain. En 2011, une équipe a démontré la présence de la bactérie dans la faune locale, plus précisément chez le tatou. Le Dr Roxane Schaub, chercheuse au centre d’investigation clinique, s’intéresse donc aux implications potentielles pour la santé humaine dans le cadre de l'étude Epi-Lepr.
« Dès le début de mon travail de recherche, avant même de m'intéresser à la lèpre et aux tatous, je me suis intéressée à l'approche One Health, relate-t-elle. En effet, avant de faire médecine, j'avais entamé des études de biologie. Quand je suis arrivée en Guyane, je voulais faire une thèse One Health. »
Dans le cadre du premier volet de l'étude Epi-Lepr, elle se concentre sur l’animal. L'objectif est de mieux comprendre les implications entre l’infection de la faune sauvage et les infections humaines. L’intérêt est de pouvoir mener des opérations de prévention et de dépistage auprès des personnes qui seraient particulièrement exposées. Dans ce cadre, elle part des biopsies de tissus réalisées sur des patients puis extrait l'ADN de la bactérie pour essayer de montrer d'où viennent les souches qui les avaient infectés.
Les participants sont également interrogés sur leurs conditions de vie, les lieux où ils ont habité, leurs contacts avec des malades, des animaux sauvages ou de compagnie afin d’identifier des facteurs de risque. La chercheuse recueille également des tatous. Leur analyse révèle qu'environ un quart sont infectés par la lèpre, partout sur le territoire guyanais.
Le projet Epi-Lepr entre désormais dans son deuxième volet, environnemental cette fois-ci. Le Dr Schaub enverra un robot au fond des terriers. Il prélèvera la terre des recoins inaccessibles à l’homme et tentera de ramener les insectes qui s'y trouvent. En effet, certains sont de potentiels vecteurs de maladies déjà connues sur notre territoire.
« Pour caractériser la terre dans laquelle vivent les tatous, je travaille avec des pédologues de l'IRD de Montpellier, précise-t-elle. Déterminer le rôle de la terre et des terriers dans la diffusion d'une bactérie est une approche que nous pourrons renouveler pour d'autres pathogènes. »

Toxoplasmose : déjà en 2017 à Camopi
En mai 2017, quatre cas de toxoplasmose amazonienne sont diagnostiqués à Camopi. D’autres le seront dans les mois suivants. Débute, sous la houlette du Pr Magalie Pierre Demar, cheffe de service du laboratoire de l'hôpital de Cayenne, une enquête de terrain pour en identifier les causes. L’approche One Health a permis, dans ce cas d’épidémie dans une commune isolée, de révéler l’origine multifactorielle de l’apparition soudaine de toxoplasmose aiguë, comme le relate cet article. Les enquêteurs n’ont pas limité leur investigation aux patients : ils ont testé l’eau de consommation, le sol, la viande, les excréments et prélèvements rectaux de chats, ainsi que des échantillons biologiques humains.
Grâce à cette approche globale, l’équipe a identifié la présence d’ADN du parasite Toxoplasma gondii dans l’eau, le sol et la viande (y compris viande sauvage), ce qui souligne que les routes de contamination ne se limitent pas à l’ingestion de viande domestique classique, mais peuvent aussi passer par l’eau ou des sources environnementales, surtout dans un contexte de changements dans les modes de vie (installation sédentaire, domestication de chats, absence d’eau potable sécurisée). Cette étude avait montré le rôle primordial des chats pour ramener l'agent infectieux de la forêt vers le village.
Au-delà de l’identification des sources, l’approche One Health a permis de recommander des actions concrètes : fournir de l’eau potable sûre, adapter les recommandations sanitaires et mettre en place une surveillance épidémiologique.
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Leishmaniose : encore beaucoup à découvrir

« La leishmaniose est une maladie parasitaire à l’origine d’affections cutanées ou viscérales très invalidantes, qui peuvent être mortelles dans leurs formes viscérales si elles ne sont pas traitées, explique l’Institut Pasteur. On parle parfois des leishmanioses, au pluriel, car elles sont dues à différents parasites du genre Leishmania, transmis par la piqûre d’insectes appelés phlébotomes. » En Guyane, la majorité des cas sont dus au parasite Leishmania guianensis. Ces dernières années, beaucoup a été découvert sur le cycle environnemental du parasite et donc sur les manières de s’en protéger. Mais il reste encore beaucoup à étudier, comme l'explique le Pr Romain Blaizot, chef de service de dermatologie au CHU de Guyane - site de Cayenne.
« On sait que le réservoir de Leishmania guianensis sont les mammifères arboricoles de la canopée comme le paresseux et le tamandua. La leishmaniose a donc un lien avec la déforestation. Quand je coupe des arbres, je ramène ces réservoirs de la canopée vers le sol, ce qui augmente les interactions avec les humains. C'est pourquoi nous voyons beaucoup de cas de Leishmania guianensis sur les camps d'orpaillage. Nous avons donc besoin d’étudier les interactions entre les humains, les vecteurs que sont les phlébotomes et les réservoirs mammifères. »
Les études du CHU de Guyane ont d'ores et déjà permis de contredire une vieille certitude sur les périodes les plus propices à la leishmaniose.« Pendant longtemps, il a été écrit que les gens se contaminaient en saison sèche et que la durée d’incubation était de deux mois. Nous avons montré que c'était plus nuancé, signale le Pr Blaizot. Après une grosse épidémie chez les militaires en 2020, nous avons construit un modèle de survie pour calculer la durée d'incubation de la leishmaniose en Guyane. Cette durée est en effet très difficile à estimer quand les gens habitent sur place puisqu'il est impossible de savoir à quel moment ils ont été contaminés. Sur le camp d'entraînement de la Légion étrangère à Régina, nous avons des militaires qui arrivent de zones non endémiques et dont nous connaissons exactement le jour où débute leur exposition. Nous avons montré, dans cet article, que la durée d'incubation était de 25 jours. Puisque le pic d'incidence de la leishmaniose est en janvier-février, cela signifie que le pic de contamination intervient en début de saison des pluies. Cela permet d'anticiper les mesures de prévention. Sans connaître le cycle environnemental, c’est impossible. »
D'autres études pourraient être utiles :
- Pour identifier les différents réservoirs animaux ;
- Pour comprendre l'impact du climat.
En Guyane, on constate ainsi de grandes variations du nombre de cas à Leishmania guyanensis d’une année sur l’autre – 500 en 2024, 50 d’autres années – tandis que Leishmania brasiliensis est beaucoup plus stable avec une vingtaine de cas chaque année. « Nous avons le sentiment que ce parasite est beaucoup moins influencé par des phénomènes comme El Nino ou la Nina », conclut le Pr Blaizot.
Les mystères de la fièvre Q
Le cas de la fièvre Q en Guyane est « fascinant », écrivait un chercheur américain en 2022. L'incidence de cette maladie y est la plus élevée au monde, le bétail ne semble pas être le principal vecteur, les cas sont plus fréquents dans l'Île-de-Cayenne, les infections aiguës ont tendance à être plus sévères, un génotype unique de Coxiella burnetii est responsable de la majorité des cas et n'a jamais été identifié ailleurs dans le monde. Tout cela en fait « un axe de recherche majeur »au CHU de Guyane, sous la houlette du Pr Loïc Epelboin, infectiologue. « Bien que le voile se lève progressivement sur nombre de ses mystères, son épidémiologie unique, sa présentation clinique, sa distribution temporo-spatiale, ses facteurs de risque, son réservoir animal et ses modes de transmission occuperont encore cliniciens et chercheurs pendant des années », soulignait-il en 2021.
L’année suivante, une étude de Mona Saout a montré que les troupeaux de Guyane étaient bien plus atteints par la bactérie qu'on ne le croyait. Davantage les bovins que les petits ruminants, contrairement à l'Hexagone. Mais nous ne savons pas pourquoi nous n'avons qu'un génotype, ni d'où il vient, ni pourquoi l'Île-de-Cayenne et ses environs sont le plus touchés, ce qui est très inhabituel pour une zoonose généralement rurale. Les cas sont disséminés, ce qui ne plaide pas en faveur d'une source unique de contamination. Sur ce point, les travaux d'Anissa Desmoulin, que nous vous avons présentés dans la Lettre Recherche, nous éclaireront peut-être.
Plusieurs facteurs de risque ont été décrits de longue date en Guyane :
- Travailler dans le bâtiment et les travaux publics ;
- Avoir des chauves-souris ou des mammifères sauvages non volants près de chez soi ;
- Être âgé de 30 à 60 ans et de sexe masculin ;
- Être originaire de France métropolitaine ;
- Pratiquer le jardinage.
Lors d'une épidémie au camp du Tigre, à Cayenne en 2013, les 2 principaux facteurs d'exposition retrouvés étaient :
- Le nettoyage avec un balai ;
- Le port d'un paresseux dans les bras.
La conclusion est que le mode de contamination probable était l'inhalation de poussière contaminée par Coxiella burnetii par remise en suspension lors de l'activité domestique. L'année suivante, lors de la contamination de 5 militaires de la Marine nationale, le principal facteur de risque identifié était le fait d'avoir utilisé une débroussailleuse.
S’agissant des animaux, beaucoup ont déjà été étudiés : rongeurs, marsupiaux, oiseaux, chauves-souris, bovins, chiens, chats. Aucune recherche n'a été concluante. En 2013, des prélèvements sur un paresseux à 3 doigts s'étaient révélés positifs, mais les suivants, sur 3 autres spécimens, au même endroit, sont revenus négatifs. D’autres animaux sont encore à l’étude, avec tout ce que la Guyane compte de spécialistes. En revanche, contrairement à une croyance bien ancrée, la transmission par les chauves-souris n'a jamais été démontrée formellement.
Dernier mystère : le nombre record de cas en prison, chez des détenus qui sont infectés sur place. La présence animale se limite essentiellement aux hirondelles et aux rats. Il est possible que la source de contamination se trouve dans les particules transportées par le vent. Le sujet est à l’étude avec le Dr Timothée Bonifay.
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Les Recherches du CHU :
Pionniers de l'Innovation en Santé
La Guyane est un territoire aux enjeux épidémiologiques spécifiques. Le CHU est un centre actif de recherche, en particulier dans les domaines des maladies infectieuses, de la santé publique et de l’environnement tropical. Nous soutenons une dynamique de recherche partenariale, favorisant l’innovation, l’analyse des déterminants sociaux de la santé et l’amélioration continue des pratiques de soin.












