CHU Guyane

Morsures de serpents : la Guyane a progressé

Ces dernières années, la recherche sur les envenimations ophidiennes, le nom donné aux envenimations par les serpents, a permis d’améliorer la prise en charge des patients, en Guyane.
01 July 2026
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Publié le 29 juin 2023,

Ces dernières années, la recherche sur les envenimations ophidiennes, le nom donné aux envenimations par les serpents, a permis d’améliorer la prise en charge des patients, en Guyane. De nouveaux travaux sont en cours, grâce à des collaborations dans le monde entier, pour qu’un antivenin spécifique au grage petits carreaux, le principal responsable des envenimations en Guyane, voit le jour dans les prochaines années.

Pr Hatem Kallel

Et  si la Guyane avait son propre antivenin contre les morsures de serpents ? Un sérum sûr et efficace contre les espèces vivant sur le territoire. Cette perspective est de plus en plus probable, grâce aux travaux de recherche menés par le Centre Hospitalier de Cayenne. « Depuis 2017, nous avons fait des pas de géants dans la compréhension et les traitements », témoigne le Pr Hatem Kallel, chef de pôle urgences – soins critiques.

Jusqu’en 2015, les personnes mordues par un serpent et admises à l’hôpital de Cayenne étaient prises en charge en chirurgie, avec un traitement contre les symptômes de l’envenimation. Pendant trente ans, il n’y a pas eu d’études importantes sur ce sujet en Guyane. On pensait alors que les décès étaient rares. Cette année-là, suite au décès d’un touriste, le CHC change son protocole et admet les patients en réanimation. Dans le même temps, l’hôpital de Saint-Laurent du Maroni, qui n’a pas de service de réanimation, choisit de donner à ses patients un antivenin conçu au Mexique : Antivipmyn Tri. Le problème, c’est qu’il provoque régulièrement des effets secondaires, parfois graves. Une étude montrera aussi, en 2018, qu’il était nécessaire de faire évoluer les choses. 

Que faire ? Des discussions ont lieu avec de nombreux partenaires et des spécialistes. En septembre 2017, la conclusion est qu’il y a« urgence d’assurer l’accessibilité à un antivenin vipéridé polyvalent, efficace et sûr, en Guyane française ». Car après le décès de 2015, un autre se produit malheureusement en janvier 2017, à Matoury. Le Dr Rémy Mutricy, du service des urgences, remonte dans les dossiers de patients jusqu’en 2007. Il constate que les morsures de serpent provoquent davantage de décès qu’on le croit : 7 entre 2007 et 2017 et, au total, une centaine d’envenimations ophidiennes prises en charge chaque année dans les hôpitaux de Guyane. En juillet 2018, le CHC crée son unité fonctionnelle de toxicologie, c’est-à-dire une unité dédiée spécifiquement aux victimes d’intoxication. Depuis, les équipes utilisent elles aussi l’antivenin Antivipmyn Tri, mais avec un dosage différent, qui se révèle plus efficace. D’ici deux à trois, elles pourraient disposer de leur propre antivenin, complètement adapté aux serpents de Guyane. Les progrès auront alors été immenses.

Bientôt un antivenin guyanais ?

Pour traiter une personne mordue par un serpent, les soignants ne peuvent pas utiliser n’importe quel antivenin. Il faut qu’il soit adapté à l’espèce en cause. Or le venin diffère d’une espèce à l’autre. Et au sein d’une même espèce, il change d’un territoire à l’autre. Des études l’ont montré au Brésil : un antivenin efficace dans un territoire ne l’était pas forcément dans un autre, même proche. Le venin évolue aussi au fil du temps : « Les fabricants disent que tous les dix ans, il faut capturer à nouveau les serpents et revoir l’antivenin », rappelle le Pr Hatem Kallel.

Antivipmyn Tri, l’antivenin utilisé dans les hôpitaux de Guyane, a été conçu contre le venin de Bothrops asper, une variété de grage présente en Amérique centrale. En Guyane, c’est le grage petits carreaux – Bothrops atrox – qu’il faut cibler : il est responsable de 80 à 90 % des envenimations par les serpents, chez nous. Comme les deux espèces sont de lointaines cousines, l’antivenin est en partie efficace. Mais il n’est pas parfait ; il provoque des effets secondaires qui sont parfois graves ; et il coûte cher : 1 200 euros la dose, soit 6 000 à 8 000 euros le traitement.

« Deux projets sont en cours, détaille le Pr Hatem Kallel. D’abord une réflexion de l’Institut Pasteur de Guyane en collaboration avec les Instituts Pasteur du Maroc et de Grèce, pour la fabrication d’un antivenin ciblé sur la Guyane. Et un travail que nous avons démarré avec le Costa Rica pour la fabrication d’un antivenin. » Celui-ci serait spécifiquement dirigé contre le grage petits carreaux, mais aussi contre Bothrops lanceolatus, le serpent venimeux de Martinique. Il aurait alors de forte chance d’être aussi efficace contre Bothrops caribbaeus, son cousin de Sainte-Lucie. Le Pr Kallel espère qu’il sera disponible d’ici deux à trois ans, pour un prix bien moindre : 30 à 35 euros la dose.

Des collaborations dans le monde entier

Les progrès réalisés en Guyane dans la compréhension et le traitement des envenimations liées aux morsures de serpent – ce qu’on appelle les envenimations ophidiennes – sont le fruit du travail des équipes de l’hôpital de Cayenne mais aussi de leur collaboration avec des chercheurs dans le monde entier. Les 15 et 16 septembre 2017, un symposium a réuni à Cayenne des spécialistes de Guyane, des Antilles, de Paris, du centre antipoison d’Angers (Maine-et-Loire), du Costa Rica, du Brésil, de Sainte-Lucie et du Suriname, sous l’égide de l’Agence régionale de santé (ARS) et de l’Organisation Panaméricaine de la Santé, bureau régional de l’Organisation Mondiale de la Santé (OPS-OMS).

L’antivenin qui pourrait voir le jour en Guyane est préparé en étroite collaboration avec le Pr Jose Maria Guttiérez (Costa Rica), l’un des meilleurs spécialistes d’Amérique latine. En Martinique, où il serait aussi efficace, c’est le Pr Dabor Résière et le Dr Rémire Névière (CHU de Martinique) qui pilotent les travaux. Deux étudiants, dépendant de l’Université de Guyane et de l’Université de Sfax (Tunisie), travaillent sur les expérimentations avec des animaux. Le Pr Abderraouf Hilali (Université de Settat, Maroc) recherche la manière la plus efficace d’administrer cet antivenin et s’intéresse à la différence de réaction selon que l’on est un homme ou une femme.

De nombreuses publications

Ces dernières années, les médecins de l’hôpital de Cayenne ont publié de nombreux articles sur les envenimations parles serpents, dans des revues scientifiques internationales avec revue par les pairs.

Dès 2018, le Dr Rémi Mutricy (service des urgences) signale dans cet article, après être remonté dans les dossiers des patients jusqu’en 2007, que « le taux de mortalité par morsure de serpent en Guyane semble élevé et mérite une attention particulière ». Il souligne que, si l’efficacité de l’antivenin utilisé actuellement n’a pas été prouvée, il est « probable que son utilisation permette d'éviter certains décès et complications graves ».

En février 2023, les Pr Hatem Kallel (service de réanimation) et Dabor Resiere (CHU de Martinique) présentent la composition du venin du grage petits carreaux, le principal responsable des envenimations ophidiennes en Guyane, ainsi que ses conséquences sur la santé, dans un article de synthèse.

En avril 2023, le Dr Stéphanie Houcke (service de réanimation) s’intéresse au délai entre la morsure de serpent et l’administration de l’antivenin. Ce délai est long (pour la moitié, il a fallu plus de neuf heures quinze). Sans surprise, il l’est beaucoup plus pour les personnes vivant dans les communes de l’intérieur que pour celles vivant sur le littoral. Or cet article montre aussi que le sérum est plus efficace s’il est administré dans les six heures suivant la morsure. Cet article a contribué à la décision de rendre l’antivenin disponible dans les futurs hôpitaux de proximité, afin de réduire les délais.

Dans cet autre article de janvier 2022, le Dr Stéphanie Houcke s’intéresse à l’infection des plaies suite à une morsure de serpent. Dans son étude, la plaie s’est infectée chez un tiers des patients, en moyenne six jours après la morsure. Un quart des patients a nécessité une intervention chirurgicale. C’est dans ce même article qu’elle montre que l’antivenin actuel a provoqué « des effets indésirables précoces » chez un patient sur six. Pour sept patients sur 115 l’ayant reçu, ces effets étaient jugés « graves ».

Le Pr Kallel a aussi comparé l’efficacité de l’antivenin mexicain utilisé actuellement et de celui du Costa Rica, sur lequel des travaux ont démarré pour l’adapter à la Guyane, dans cet article. Le second semble meilleur.

Les travaux de recherche sont loin d’être terminés, comme le détaille le Pr Kallel : « Nous avons travaillé sur un modèle innovant de reproduction des effets toxiques du venin sur les vaisseaux sanguins, avec le service d’anatomo-pathologie du Dr Kinan Drak Alsibai. Nous avons réussi à voir à partir de quel moment ça saigne et à suivre ce saignement. Nous pourrons donc tester ce modèle avec le nouvel antivenin pour voir s’il prévient le saignement. Nous pourrons voir également quel est le mode d’administration le plus efficace chez l’homme et chez la femme (…) Avec le Pr Magali Demar et le Dr Vincent Sainte-Rose, du laboratoire de microbiologie de Cayenne, nous allons également analyser le pouvoir bactéricide du venin. »

Pierre-Yves Carlier
La Lettre Recherche

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La Guyane est un territoire aux enjeux épidémiologiques spécifiques. Le CHU est un centre actif de recherche, en particulier dans les domaines des maladies infectieuses, de la santé publique et de l’environnement tropical. Nous soutenons une dynamique de recherche partenariale, favorisant l’innovation, l’analyse des déterminants sociaux de la santé et l’amélioration continue des pratiques de soin.

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